Le Tiroir à cheveux d’Emmanuelle Pagano

« Je regardais le fils de ma voisine, tout de travers dans sa poussette, les orbites pleines de soleil, en me demandant quel interdit l’empêchait de bouger, de voir, d’entendre, de parler, de lever une main pour s’essuyer la bouche. […] J’ai écrit cette histoire sans aucune autorisation, même pas la sienne, même pas celle de sa mère, juste pour dire en retard il est beau ton fils, en traversant la cour avant d’ouvrir le portail. »

 Le Tiroir à cheveux est le troisième roman d’Emmanuelle Pagano qui a déjà publié au Rouergue et chez La Martinière.

J’ai aimé ce livre au point d’écrire à Emmanuelle Pagano et lui dire une chose un peu stupide qui bondissait de mon cœur « J’ai lu votre livre en quelques heures, comme aurait mangé un affamé, bu un assoiffé … D’une traite. Merci. »

Elle m’a répondu avec l’intelligence du cœur et celle de la modestie, à peu près comme ça : J’aurai aimé que ce récit soit écrit avec la même fulgurance mais ce n’est pas le cas. Quelques heures n’auraient pas suffit, merci quand même pour votre soutien.

Est-ce que l’auteure a voulu me dire que l’écriture de ce récit (ou de tous les récits) réclame un travail considérable même si pour le lecteur, sa lecture est facile et limpide. Est-ce qu’elle a voulu dire que le lecteur est chanceux car il découvre une œuvre finie, parfaite, aboutie, alors que pour elle, l’auteure, ce livre a représenté des heures de travail, de souffrance surement, d’écriture, de relecture, de corrections… de doutes.

Emmanuelle, excusez-moi, mais finalement cela m’importe peu tant votre récit m’a touché. Car il est sincère, poétique et aborde un univers dont on parle trop peu.

Avec délicatesse et sans compromis, vous nous parlez du calvaire d’une mère d’enfant handicapé. Mère courage, mère isolée fille de gendarme, mère qui a nie sa grossesse, qui cache l’enfant sous des tissus trop serrés, et qui se rend à l’hôpital au tout dernier moment pour accoucher. Mère célibataire qui se sent coupable de l’état de son enfant, certainement dû au refus de voir son ventre grossir. Il faut dire qu’à 17 ans … on a pas forcément envie d’être maman.

Mais surtout vous parlez de l’état de mère, de notre condition à toutes face à l’enfance : l’amour inconditionnel d’une mère pour son enfant, la dépendance de l’enfant vis à vis de ses parents qu’il soit handicapé ou pas, le ras le bol de la mère face à cet enfant qui bave, qui crie, qui est lourd qui l’empêche de s’occuper de l’autre, celui qui court et qui joue comme les autres enfants et de vivre comme les autres jeunes filles de 25 ans. Vous parlez aussi de fratrie, de bonheurs faits de petits rien, de la menace et de la peur de se voir retirer son enfant.

La jeune mère travaille chez un coiffeur, elle aime toucher les cheveux, les caresser, les coiffer. Pierre a des cheveux magnifiques qu’elle caresse aussi, qu’elle coupe, qu’elle conserve.
On comprend peu à peu que les parents de la jeune femme veulent l’obliger à placer Pierre dans une institution spécialisée. Et on comprend aussi qu’elle ne le veut pas, qu’elle résiste de toutes ses forces.
Ce livre est la description de sa vie dans ce village, avec ses deux enfants, comment elle s’organise matériellement, comment elle supporte et transforme en amour l’horreur et la fatalité, ses combats quotidiens, son indépendance farouche. Il est rythmé, écrit d’une belle manière fluide qui sait capter les sensations et les sentiments l’air de rien, sans effets trop visibles, mais avec beaucoup de précision et de proximité.

 Ames sensibles, s’abstenir ? Non, âmes sensibles laissez ce récit vous toucher au plus près.

Carol Wilhélem

Sources : Editions P.O.L

 Bibliographie d’Emmanuelle Pagano

L’Absence d’oiseaux d’eau, POL, Fiction, 2010.

Les Mains gamines. POL, 2008. Prix Rhône-Alpes pour le Livre 2009

Les Adolescents troglodytes, POL, 2007.

Le Tiroir à cheveux, POL, 2005.

Pas devant les gens, Éditions de La Martinière, 2004.

Pour être chez moi, sous le pseudonyme d’Emma Shaak, Éditions du Rouergue, La Brune, 2002.

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